mardi 26 mai 2009

Stupéfaction

Julie Miville-Deschêne, ombudsman à la Société Radio-Canada, a fait un portrait ô combien critique du monde journaliste québécois. Le message n'est pas renversant en soi, elle n'a qu'écrit ce que j'ai maintes fois entendues, c'est l'identité du messager qui rend ce message si unique.

Pour un engagement sérieux à l’égard de la diversité dans les grands médias
Par Julie Miville-Dechêne, magazine Trente, mai 2009, pages 14-15

Il n’y a pas assez de diversité d’opinions et de diversité culturelle dans les grands médias québécois. Le Québec, avec ses 7,6 millions d’habitants, est une petite société. Cette réalité démographique nuit à la diversité. Parlons d’abord des journalistes. Les plus influents appartiennent souvent à la génération des baby-boomers. Et la grande majorité d’entre eux – jeunes ou vieux – partagent la même idéologie. Ces Québécois « de souche » ont surtout étudié les sciences humaines et ont été contestataires dans la mouvance nationaliste et/ou de gauche. Souvent, leur façon de voir le monde comporte, par exemple, les éléments suivants : préjugés favorables envers les syndicats, antiaméricanisme, anticléricalisme, etc. Cela ne les empêche pas de s’être embourgeoisés au fil des ans, grâce notamment à des conventions collectives de plus en plus généreuses. En outre, ils vivent en ville et font partie de la classe moyenne ou même aisée. Il est difficile pour eux de voir venir des phénomènes comme la montée de l’ADQ ou le malaise qui sous-tend le code de conduite pour les immigrants de Hérouxville puisque chacun sait, dans les grands médias, que le Québec est laïc, accueillant et plus tolérant que le reste du Canada… Remarquez que ce phénomène du « trop petit nombre » ne touche pas la classe journalistique plus que les autres. La preuve nous en est donnée chaque jour par les médias lorsque nous écoutons les experts sollicités pour nous éclairer. Les mêmes têtes reviennent. Un exemple : à lui seul, Steven Guilbeault, ex-directeur de Greenpeace au Québec, a été entendu 120 fois à la radio et à la télévision de Radio-Canada en 2007. Autre réalité : les commentateurs qui filtrent les nouvelles politiques et les interprètes pour notre bénéfice, sauf exception, tous dans le même bouillon. On a souvent l’impression, par exemple, que nos chroniqueurs vedettes se parlent ou s’échangent des textos chaque jour sur leurs BlackBerry, car leurs points de vue se ressemblent. Le nombre de chroniqueurs et de columnists augmente. Est-ce un gage de diversité ? Pas vraiment. Il ne faut pas confondre multiplicité et diversité d’opinions. Des gens comme Hubert Reeves et Nathalie Elgrably, par exemple, ont des points de vue nettement différents sur la réalité qui nous entoure. Mais, dans d’autres cas, les arguments sont archiconnus.

La diversité canadienne

Au Canada anglais, le National Post est un journal conservateur, de droite, et son grand rival, le Globe and Mail, est plutôt centriste. On peut donc lire, dans ces deux quotidiens, des points de vue très variés sur une foule de sujets. Au Québec, la page éditoriale du journal La Presse fait écho aux idées de centre droit, mais, dans l’ensemble des médias, le débat se réduit généralement à un affrontement entre souverainistes et fédéralistes. Et les deux options se définissent depuis longtemps comme étant soit de centre gauche, soit de gauche centriste. En d’autres mots, c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Il y a donc tout un débat d’idées qui n’a jamais pu se faire chez nous et qui nous a sauté au visage le jour où Mario Dumont et la droite ont failli remporter les élections. Cette fragilité, qui est la nôtre, limite d’ailleurs tout le discours public. Après le fiasco de la Caisse de dépôt et placement du Québec, quelques personnalités connues sont allées jusqu’à suggérer de scinder la Caisse en trois ou quatre entités distinctes. Mais personne n’a osé dire publiquement que 150 milliards, c’est une somme énorme et l’on n’a peut être pas au Québec la masse critique d’experts financiers pour gérer un magot de cette taille. Celui ou celle qui aurait osé le mentionner ouvertement aurait longtemps souffert d’une telle audace.

L’avenir

Parlons maintenant de l’avenir, c’est-à-dire des jeunes étudiants en journalisme. D’accord, leurs professeurs sont souvent les journalistes baby-boomers dont il est question plus haut. Les finissants en journalisme ne sont pas plus représentatifs de la diversité culturelle du Québec, au dire de ceux qui ont cet objectif à cœur. Aucun organe de presse n’a suivi l’exemple de TQS qui, il y a 20 ans, avait recruté 30 % de ses journalistes montréalais au sein des minorités : Dany Laferrière présentait la météo, entouré de journalistes comme Lakshmi Nguon et Nadia Jawhar. Afin qu’une véritable diversité devienne plus qu’un idéal à atteindre, chaque organe de presse devrait prendre u engagement écrit à ce sujet. Cela serait l’occasion, à l’interne, de débattre cette question et de mesurer l’état de la situation. Radio-Canada et Le Devoir ont déjà inscrit cette obligation de diversité d’opinions dans leurs politiques journalistiques. Mais un tel engagement est loin d’être une garantie : il faut surtout que les journalistes et les patrons de presse soient conscients de leurs propres préjugés et fassent de la diversité une priorité quotidienne.

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