vendredi 19 juin 2009

Parlons démocratie (2)

Cette fois-ci, je ne parlerai pas d'un sujet qui fait présentement la une, loin de là. Parlons de la démocratie en Albanie. L'Albanie n'a pas une grande tradition démocratique. Elle a été le dernier pays du Bloc de l'Est à permettre le pluralisme politique, à mettre en place des institutions démocratiques et à rompre avec l'économie planifiée. Le régime parlementaire en place prévoit l'élection du président par la législature nationale. Le mode de scrutin est mixte (à la fois scrutin pluralitaire comme au Canada et proportionnel).

Je viens de lire l'article de Klarita Gërxhani et d'Arthur Schram au sujet du clientélisme en Albanie et de la polarisation chez les électeurs qu'on y retrouve. Il a été accepté par la revue Public Choice en 2009.

Qu'est ce que le clientélisme ? "Le clientélisme, s'entend ici, comme une faveur injustifiée accordée à une personne, souvent en échange de son vote" (Wikipedia).
Quelle forme prend la polarisation en Albanie ? On ne parle pas ici d'une polarisation gauche-droite, mais plutôt d'une polarisation clanique et culturelle. Dans le nord du pays, nous y trouvons le clan des Ghegs alors que dans le sud le clan des Tosks est majoritaire.

Les deux grands partis en Albanie sont le Parti démocratique (DPA), au pouvoir de 1992 à 1997 et depuis 2005 et le Parti socialiste (SPA), au pouvoir de 1997 à 2005. Le DPA est plus fort dans le nord du pays (clan des Ghegs) tandis que le SPA domine dans le sud (clan des Tosks). Les deux partis ainsi que leurs clans respectifs ont tissé des liens clientélistes. En autres mots, le parti aux pouvoirs donne systématiquement des cadeaux à ses clients (i.e. ses électeurs). Gërxhani et Schram donnent comme exemple le fait qu'en 1994, les taux de chômage des deux régions étaient semblables tandis que les citoyens de Nord (le DPA était au pouvoir) touchaient des chèques d'assistance-social dans une proportion trois fois plus grande !

Ce clientélisme donne davantage de vigueur une polarisation existant préalablement entre le nord et le sud, en ce sens que les citoyens du nord (admettons que le DPA soit au pouvoir) vont appuyer le gouvernement formé par le DPA peu importe la situation. Le Sud, à l'inverse, tiendra le gouvernement pour responsable, à tort ou à raison, le moindrement que la situation économique se détériore. Seul le centre du pays, moins homogène (claniquement parlant!) et donc moins sujet au clientélisme, risque de juger le gouvernement en place par le bien-fondé et l'efficacité de ses politiques.

Même s'il peut y avoir des similitudes avec le comportement des électeurs des démocraties libérales, les électeurs albanais ont un comportement influencé par le clientélisme. Ainsi, les albanais sont sensibles, comme nous, à l'augmentation du chômage, ce qui résulte à une baisse de l'appui au parti gouvernemental, ici comme là-bas. De plus, comme on peut le voir au sein de sociétés polarisées, des électeurs provenant de régions différentes votent selon des patterns différents. Ainsi, selon le modèle des auteurs de l'article, une augmentation du chômage de 10 % à 20 % en 1996 aurait fait perdre 2% des intentions de vote au DPA dans le nord et 17% dans le sud. Par contre, le clientélisme en Albanie catalyse cette polarisation. Les électeurs du Nord ont plus tendance à banaliser un mauvais bilan du DPA et à dramatiser un tel bilan s'il provient d'un gouvernement socialiste. On peut dire la même chose des électeurs du Sud par rapport au SPA. Pour contrer le clientélisme, il n'y a pas de solution miracle. La solution passe sans doute par un renforcement de l'éthique des politiciens albanais.

Les auteurs n'ont pas soulevé le point suivant, pourtant fondamental : dans un régime communiste, les citoyens ne savaient pas ce qu'est le chômage. Ils avaient un boulot garanti. La main-d'œuvre n'était vraiment pas efficace puisque le congédiement et la mise à pied n'existait pas comme moyen de dissuasion. En plus, au travail comme dans les milieux politiques , il y avait beaucoup de corruption. Depuis la chute du communisme et la naissance de l'économie de marché, les gens ont commencé à savoir ce qu'était le chômage, d'autant plus qu'avec l'économie de marché et la libéralisation des échanges, l'inefficacité et le manque de compétitivité ne pardonne pas, à moins que l'industrie en question soit subventionnée systématiquement à tour de bras. Or, les électeurs et les entreprises des anciens pays communistes n'ont pas encore perdu le réflexe de se tourner vers le gouvernement pour renflouer des industries non rentables. Le problème est qu'une grande partie de l'économie aurait besoin d'être subventionnée, étant donné que ces industries ne sont pas compétitives sur les marchés mondiaux. Les finances publiques de ces pays étant dans un état précaire, le gouvernement ne peut pas combler les attentes démesurées qu'ont ces industries non compétitives de même que les électeurs en général.

Comment choisir les gens et les industries qui auront la chance d'avoir un coup de main du gouvernement ? En achetant les électeurs fidèles du parti ! Les gouvernants aident donc leurs bases électorales fidèles en leur accordant des cadeaux. Inutile d'ajouter que ces faveurs sont en partie financées par les payeurs de taxes appuyant des formations politiques de l'opposition.

Bref, comme c'est notamment le cas en Géorgie, on ne semble pas comprendre que la richesse provient du labeur et que tout ce que le gouvernement peut faire, c'est redistribuer la richesse. À leur décharge, il faut avouer qu'il doit être difficile pour un peuple de se débarrasser en moins de vingt ans d'une culture de corruption et de pognage de cul qui a été institutionnalisée dans les régimes communistes.

Source : Gërxhani, Klarita et Arthur Schram. 2009. Clientelism and polarized voting: empirical evidence. Dans Public Choice. Disponible ici.

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